Les pensées et travaux de Fairlight, alias Sylvain Martel, programmeur web, compositeur et musicien indépendant de Québec

The Endless Forest… Of Snobism?

 // 22 septembre 2007

Que doit-on penser d’un jeu qui prétend être “une évolution très nécessaire des jeux vers un médium avec l’expressivité artistique du cinéma et de la littérature”… et qui consiste à être un cerf qui gambade toute la journée dans une forêt, sans but, sans histoire et sans autre action ou rebondissement que rencontrer un autre cerf ou découvrir un sanctuaire? C’est le concept de The Endless Forest.

Quand je suis tombé là-dessus, avant de lire la philosophie derrière le jeu, j’ai été attiré par le concept. Un jeu qui n’est pas un jeu? Intéressant et nouveau, je veux voir ça! Je m’apprêtais donc à l’installer ce soir quand je suis tombé sur un commentaire du créateur du jeu à propos de BioShock. Je n’ai pas encore vu BioShock mais le dédain que l’auteur exprimait à son sujet m’intriguait; je lis jusqu’aux commentaires et son arrogance commence à me faire lever le poil mais je me dis que j’ai dû mal comprendre son propos et je me reconcentre sur Endless Forest. Je décide que je dois d’abord lire et comprendre la philosophie avant de l’essayer pour bien l’apprécier à sa juste valeur. Et c’est là que ça explose :

“Interactive media, and especially real-time 3D technologies, have so much more to offer than the childish games that form the bulk of the offer today. The Endless Forest is an attempt for us to try and do something with these technologies that does not need to inherit all those things that we don’t like in games.”

So far, games have been mostly consumer goods with little or no artistic merit. Currently this has even become a property behind which game designers often hide in order to neglect their responsibilities as authors, both artistically and ethically.

We’re not going to do that here. We claim the game space as an area where art can be made. Not the hip and oh so conveniently ironic art that we find in elitist galleries or museums. But a much more traditional and modest art. An art that is not afraid of making a statement. Or of pleasing the audience.

Pleasure is a vital ingredient of life. It is the cure against any malaise. But only if it is true and deep. Shallow pleasures like pumping bodies full of virtual bullets or winning some cyberrace, do not give people any defense against the threats of our contemporary society. On the contrary. Perhaps they even train us to become a threat ourselves.”

Dites-moi si je me trompe mais, comme je vois ça, ça se contredit de partout et ça s’étrangle littéralement dans sa pompeuse prétention.

Affirmer que la plupart des jeux jusqu’à maintenant (ce qui implique historiquement un bon 35 ans en partant de Pong) sont sans mérite artistique est d’une mauvaise foi intolérable; on crache ainsi sur les décors idylliques de Unreal, la légendaire musique de toute la série Final Fantasy, les atmosphères glauques de Silent Hill… et merde, à combien d’autres classiques pourrait-on penser en quelques minutes.

Mais au fond c’est probablement ça la question sur laquelle les auteurs de Endless Forest divergent le plus d’opinion avec moi : où se trouve l’art dans un jeu? Les graphiques. Les décors. La musique. L’histoire. Les dialogues. Le principe du jeu (le “gameplay”). On y joue et on se sent transporté dans un autre monde, inconnu, fascinant et pourtant criant de vérité? Ca ne peut pas être le simple fruit d’une centaine de lignes de codes au hasard; il y a de la créativité quelque part là-dedans, une volonté de façonner quelque chose de beau, qui suscitera une émotion chez le joueur. Et susciter une émotion, n’est-ce pas là une des fonctions premières de l’art?

D’un autre côté, qui a dit que les créateurs de jeux avaient des “responsabilités artistiques et éthiques”? Ou n’importe quel créateur, pendant qu’on y est? Je pense que certains jeux sont des oeuvres d’art, mais je ne cracherai pas sur un jeu fait dans la seule optique d’être amusant sans inventer quoi que ce soit; pourquoi le ferait-on? Le créateur du jeu a atteint son but, et il n’est écrit nul part que ce but devait être de faire un “statement”, une affirmation.

Ah mais c’est vrai, “être amusant” n’est pas suffisant, même le plaisir ne doit pas être n’importe quel plaisir selon l’auteur; il se doit d’être “vrai et profond”. Je peux comprendre en partie ce point de vue; faire exploser la tête de zombies virtuels ne sera probablement jamais aussi satisfaisant qu’atteindre l’illumination divine. Mais quel jeu dans l’univers peut vraiment prétendre avoir été créé pour nous apporter du bonheur et pas seulement du plaisir? Encore là, il semblerait que la faute en incombe aux programmeurs qui devraient définitivement prendre beaucoup plus à coeur la santé spirituelle de leurs clients…

Jusque là il est clair que j’ai un gros problème avec le point de vue des auteurs, mais le clou dans le cercueil est leur propre réponse à ce qu’ils considèrent comme un vide artistique : un jeu qui prétend faire mieux que les jeux actuels en offrant somme toute moins que ces mêmes jeux. De splendides décors (j’ai vu des screenshots) et un concept intéressant, mais pas d’histoire, pas de musique, pas de dialogue… J’aurais compris si le statement s’était voulu être “nous trouvons les histoires et les buts de tous les jeux plates et infantiles, et avons donc décidé de réduire le tout à sa plus simple expression”, mais un art plus gratifiant, ça? Je suppose que je dois être “hip” et “élitiste”, mais ça ne me semble certainement pas suffisant pour mériter ce titre.

J’ai donc décidé de ne pas installer The Endless Forest sur mon ordi, même si le concept du jeu m’intéressait vraiment. Vous croyez que je suis trop à cheval sur mes principes et que je me prive de quelque chose? Je me pose moi-même la question…

Commentaires (5)



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  1. Michael Samyn, 22 septembre 2007 :

    Try it! You won’t regret it. :)

    Never mind what we say. Judge us on what we do instead.

  2. Fairlight, 27 septembre 2007 :

    Well, the last thing I expected after this post was definitely a reply from one of the Endless Forest authors! It took me quite a while to figure out how you found my blog, until I saw my post in the Tale Of Tales comments and realized that the trackbacks are activated on my website. :-)

    First of all Michael, thank you for your reply. I don’t know how fluent you are in french, but I hope you’ve understood the bulk of the message. As for your invitation, it’s a point of view indeed to deliberately ignore the purpose behind the project and simply enjoy it. But would it be morally correct, at least for me? Wouldn’t it somehow be like being against big retail stores but buying from them anyway? Besides, shouldn’t you be happy if someone takes the time to read the philosophy behind the artwork? I know I would be if there was a motivation behind one of my songs, even if it meant that this person wouldn’t listen to it afterwards; at least she’d have a thought out reason.

    I think I see your point : judge a man by his actions. But I am not judging you or what you do, I cannot because I don’t know you personally and haven’t seen Endless Forest in action (but I’m sure it’s great!). Still I don’t agree with your opinion on computer games and, unfortunately, your project depends on that opinion, so I feel like downloading and playing it would implicitly mean that I agree with its purpose.

    But like I said, maybe I am mistaken, either on my own point of view or on yours, and I am totally open to discussion! :-)

  3. Luc Pelletier, 3 décembre 2007 :

    Ça m’a quand même donné le goût de l’essayer, le jeu. Je me fous pas mal du blabla élitiste qui se veut un blabla non-élitiste. Le type se contredit bel et bien dans tout ce qu’il raconte, mais qu’est-ce que ça peut faire? C’est pas parce qu’un auteur est un emmerdeur et un imbécile qu’il ne peut pas écrire de bons livres. :O)

    Je t’en redonne des nouvelles, Sylvain!

  4. Fel-X, 6 décembre 2007 :

    Endless forest, c’est du caca puant. Après l’avoir essayé, j’en conclus que c’est une oeuvre d’art au même titre que des colliers en macaroni bricolé par des petits déficients intellectuels.

    Sauf que c’est des petits déficients qui se bavent dessus en hurlant à tous vents qu’ils sont des “artistes”, projetant leur prétention démesurée et déplacée au visage de tous les gens qu’ils rencontrent… jusqu’à ce que quelqu’un les batte et/ou pile sur leur mobiles en macramés.

  5. Fairlight, 11 décembre 2007 :

    Bien! Si on se fie aux critiques de Félix et de Luc, il semblerait que ma première impression n’était pas trop dans le champ…

    @Luc : Comme j’ai répondu à l’auteur, je ne le juge pas sur ce qu’il fait, mais bien sur ses motivations derrière la patente. S’il était auteur, il pourrait bien écrire le meilleur livre de toute l’histoire de la création, si c’était fait dans le but qu’il puisse se trouver meilleur que les autres ça me ferait chier pareil.

    @Félix : Hahaha, j’adore l’analogie!! Mais il ne faut pas oublier qu’on était averti que le jeu ne consistait en rien d’autre qu’à peu près rien foutre! Dans ce cas il ne lui reste que le concept et la beauté pour se défendre, et j’ai entendu dire qu’il ne gagnait pas vraiment son deuxième point…